Biologie

Petite mythologie des plantes cultivées

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Si l’on pense aux mythes et croyances que nous connaissons, des animaux ou des divinités zoomorphes nous viennent facilement à l’esprit : de l’animal totem des Amérindiens, loups, ours ou castors, aux monstres du Moyen-Âge Occidental, dragons ou léviathans, du serpent qui tenta Eve dans le jardin d’Eden aux Dieux Egyptiens à tête de chien ou de faucon. Mais vous êtes-vous déjà penché sur la place des plantes dans ces récits ? Êtes-vous capables de citer un dieu ou une déesse, d’un panthéon quelconque, qui soit celui d’une plante, ou qui ait pour symbole ou attribut physique un végétal ? Mon postulat de départ était qu’inévitablement il devait en exister, compte tenu du rôle des plantes dans l’artisanat et l’alimentation de la préhistoire à nos jours. Au hasard de mes recherches dans des ouvrages d’ethnobotanique, je suis tombée sur de si nombreuses évocations de végétaux dans des récits mythologiques qu’il m’est apparu indispensable de faire un choix, de trouver un « fil rouge ». Et pourquoi pas partir du point de départ, de ce que nous connaissons le mieux : les plantes dans nos assiettes ? Je vous invite à me suivre dans ce petit tour du monde de la place des plantes cultivées dans les mythes.

« Dans mon jardin » céleste …

Gardons les pieds en terrain connu pour commencer, et penchons-nous sur la Bible. Il y est dit que la cause du péché originel fut une pomme cueillie par Eve à l’arbre de la connaissance. D’ailleurs, pourquoi une pomme, et qui peut nous assurer qu’il s’agisse vraiment d’une pomme ? En effet, il faut se souvenir que l’ancien testament a été traduit à plusieurs reprises, d’abord en latin, puis en Français, avant de nous parvenir. Il est tout simplement possible que la traduction française évoque une pomme là ou le texte latin parle de parle de « pomum », qui signifie en réalité « fruit », alors que pomme se traduirait par « mala ». Ainsi, d’autres pays n’y voient pas une pomme mais une grenade, une figue ou une poire.

Enluminure de la Genèse, Série Petrus Comestor, Meermanno Koninklijke, 1372, Bibliothèque de La Haye

Enluminure de la Genèse, Série Petrus Comestor, Meermanno Koninklijke, 1372, Bibliothèque de La Haye

Mais il est vrai que les pommes sont des fruits souvent cités dans des récits au sein desquels elles font figure de fruit défendu, détenteur éventuel d’un pouvoir ou d’une sagesse, souvent au sein d’un jardin céleste ou paradisiaque. Par exemple, Idunn est une Déesse Nordienne qui, elle, détient un coffre de pommes de l’immortalité. Les Dieux dépendent donc d’Idunn pour pouvoir en consommer et rester en vie. Le parallèle est inévitable avec les pommes du jardin des Hespérides de la mythologie grecque, qui sont aussi des fruits qui donnent l’immortalité … Étrange de constater que la mythologie Chinoise évoque aussi un arbre de l’immortalité, un pêcher cette fois, dans un jardin de ce qu’ils nomment la « Terre d’Extrême Félicité ». Les hommes ayant été justes sur Terre obtiennent le droit, après leur mort, de vivre éternellement dans ces jardins grâce à ce fruit. Les Ashaninkas, un peuple indigène d’Amazonie, croient qu’il existe un lieu nommé « intaatoni » ou se retrouvent les âmes, « ishire », des plantes cultivées qui furent autrefois des personnes. C’est l’endroit que souhaitent atteindre les Ashaninkas après leur mort, car s’y trouveraient des lagunes permettant une éternelle jeunesse si l’on s’y baigne. Une autre croyance fait état d’une vie céleste, paradisiaque, opposée à une vie mortelle terrestre à laquelle un personnage est condamné pour avoir touché un fruit interdit. Aussi étrange que cela puisse nous sembler, c’est la cas du navet dans une légende Pied-Noir (indiens des plaines Américaines) : celle d’une indienne, Soatsaki, tombée amoureuse d’une étoile qu’elle rejoint dans sa demeure, au ciel. Sa belle-mère, la Lune, fait un cadeau à la belle Indienne : une pioche, qu’elle lui interdit d’utiliser pour déplanter le navet qui se trouve prés de la maison de l’Homme – Araignée. Évidemment, rien de tel pour la tenter : elle enlève le navet, et par le trou causé, elle voit la Terre. Pour cette erreur, elle est bannie du ciel par le Soleil, son beau-père.

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Pêches de l’Arbre d’Immortalité, Chine, Porcelaine

Agriculture, déesses et enlèvements :

D’autres mythes semblent être des explications à l’existence d’une saisonnalité dans les cultures, dont une saison stérile, peu productive, et une saison d’abondance et de fructification, et ce sur tout les continents. Comme la Déméter que nous connaissons, déesse de l’agriculture et des moissons de la mythologie Grecque, les Iroquois, tribus d’Amérindiens chasseurs et guerriers, ont leur Esprit du blé : Onatha, fille d’Eithinoha (Notre-Mère). Nous savons que Perséphone, fille de Déméter, fut enlevée par Hadès, Dieu des enfers, et que sa mère abandonna ses champs pour partir la chercher. Or Onatha, elle aussi, fut faite prisonnière par l’Esprit du mal qui la garda enfermée sous Terre, laissant ses champs abandonnés, jusqu’à ce que l’esprit du soleil la retrouve et la libère.

Déméter provenant du sanctuaire de Déméter et Persephone à Cnide, 34à av. JC, marbre, British Muséum Londres.

Déméter provenant du sanctuaire de Déméter et Persephone à Cnide, 34à av. JC, marbre, British Muséum Londres.

L’association d’une divinité à un changement n’est pas nécessairement un enlèvement, mais peut relever de l’existence de divinités différentes selon le stade de maturation de la plante cultivée. C’est le cas de nombreuses tribus Aztèques (Mésoamérique, actuel Mexique) qui vénèrent des « teteo » (que l’on peut traduire par «  divinités », mais qui signifie aussi « rare », « merveilleux », « divin » ou « dangereux ») liés à la culture du maïs. Les Aztèques avaient en effet des noms spécifiques à chaque période de maturation du maïs, et rendent des cultes à ces différentes périodes et à leurs dieux : fin Avril le maïs en herbe, dit vert, est célébré. Puis mi-Juillet, c’est la fête de Xilonen, divinité du jeune maïs, (de xilo « tendre, jeune ») qui se termine par le sacrifice d’une jeune femme personnifiant la déesse. Enfin, fin septembre le maïs sec, presque mûr, donne lieu à des célébrations de la Désse Toci, mère des autres Dieux, (dont la statue, au passage, porte un masque fait de la peau de la jambe de la jeune femme sacrifiée précédemment!). Chicome coatl, déesse de la nourriture, des haricots, de la sauge et de l’amarante (Codex de Florence), pourrait être à la fois Xilonen et Chiteotl, et l’absence de fructification du maïs en certaines périodes pourraient alors être liée à sa personnalité, qui des fois fait le bien, et d’autres fois le mal.

Xilonen, divinité du maïs, Codex Magliabechiano, Manuscrit Mexicain Bibliothèque Nationale de Florence.

Xilonen, divinité du maïs, Codex Magliabechiano, Manuscrit Mexicain Bibliothèque Nationale de Florence.

Cinteotl, Codex Borgia, pl.14

Cinteotl, Codex Borgia, pl.14

De la grotte à l’assiette :

Dans certaines cosmogonies, il existe un lien entre une divinité ayant été enterrée, dans une grotte ou en sous-sol, vivante ou morte, et l’origine des plantes. Cinteotl, que l’on a évoqué précédemment dans la mythologie Aztèque, est le fils de Xochiquetzal, Déesse des fleurs, et de Piltzintecuhtli qui, après être descendu sous terre dans une grotte, donna naissance aux plantes à partir de certaines parties de son corps. Une autre légende Aztèque raconte que des fourmis auraient apportées le maïs aux hommes. Aidées par la foudre qui aurait transpercée une montagne, des fourmis auraient pénétrées la grotte ainsi formée et en auraient extraient des grains de maïs en les portant sur leur dos pour les ramener aux hommes. De nombreux cultes sont ainsi encore rendus aux fourmis dans certaines régions de la Méso – Amérique. Une autre légende, Océanienne, raconte comment le Dieu Rongo devint la divinité de la patate douce : la Terre, sa mère, et le Ciel, son père, étaient initialement collés l’un à l’autre dans une étreinte fusionnelle. Puis un de leurs enfants, Tane ou Rongo selon les versions du mythe, les sépara, et ils prirent leur place actuelle : le ciel en haut, et la terre en bas. Mais Tawiri, son frère, fut mécontent de cette séparation, et pris le parti de son père. Il se déchaîna contre Rongo, qui se cacha au sein même de sa mère, la Terre. Il se « planta » en elle en quelque sorte, ne laissant dépasser que ses cheveux : la végétation. C’est ainsi que Rongo devint le Dieu de la patate douce et de l’agriculture, et fit du sous-sol sa demeure.

représentation du dieu Rongo dans un bloc de pierre, Polynésie

représentation du dieu Rongo dans un bloc de pierre, Polynésie

De l’organique au botanique

 De nombreux mythes expliquent l’apparition de certaines plantes par la transformation d’une partie du corps d’un personnage. Un mythe Käte de Papouasie Nouvelle-Guinée, qui ressemble à un conte, raconte comment une femme sans amis décide de se rendre hideuse en insérant des ignames sous sa peau, le long des bras et des jambes. Un homme a pitié d’elle et la débarrasse de ses ignames qu’il cuisine, et ainsi il voit sa beauté apparaître. Dans d’autres mythes, l’igname provient souvent des bras ou des jambes d’une héroïne, ou de ses os, et parfois les différences d’origine corporelles expliquent l’existence de différentes variétés d’igname. Dans l’un d’entre eux, ce sont les défections du héro Tantanu qui créent les ignames ! Dans un autre, d’Aoba (Nouvelles-Hébrides), une igname insulte un milan. Celui-ci, pour la punir, l’attrape, s’envole et la laisse tomber. Elle se brise, donnant naissance à l’igname comestible, et au mauvais igname. La déesse Maori Panitinalu, elle, donna naissance à la patate douce qu’elle portait dans son ventre en accouchant dans l’eau. Chez les Tupinamba, il existait un enfant miraculeux qu’il suffisait de battre pour que les plantes alimentaires tombent de son corps ! Pour les Hopis (Amérindiens de l’Arizona), maïs et courges poussent du corps de Moing’iima : « toutes choses poussent sur son corps », car chaque été il devient pesant, son corps se remplissant de plantes alimentaires qui poussent alors sur lui, et lorsqu’il se lève, les semences tombent de lui. Dans la tradition laotienne, trois courges naquirent d’une liane issue elle-même des naseaux d’un buffle mort !

Dans certains cas, c’est un être mort ou tué, qui donne naissance aux plantes. Par exemple, une légende Javanaise raconte que la mort de Tisnawati engendra le cocotier à partir de sa tête, le riz de son sexe, le bananier des paumes de ses mains, et le maïs de ses dents. Le cocotier est aussi issu de la tête d’une anguille décapitée par le héro Maui pour la princesse Hina, dans un mythe maohi.

Enfin, un mythe des Wayapis de l’Oyapock nous dit que suite à un déluge, la grand-mère Alimapi pu offrir chaque soir à son gendre un breuvage bon et rafraichissant. Un soir, il l’a surprend à presser dans une calebasse ses furoncles pour en faire la boisson. Face au dégoût de son gendre, Alimapi propose de s’immoler dans une clairière. Après sa mort, c’est sa chair qui donna le manioc, ses bras la banane, ses jambes la canne à sucre, ses seins les papayes, sa tête l’igname et l’ananas, ses excréments lapatate douce et sa vulve le haricot.

Des humains d’origine végétale…

Si c’est une explication fréquemment rencontrée, les hommes ne sont pourtant pas toujours façonnés d’argile par un Dieu créateur. Dans certains mythes, c’est un végétal qui peut être à l’origine de l’apparition des premiers êtres humains. C’est le cas du Dieu Bathala, de la mythologie des Phillipines, qui reçut du Dieu Kaluluwa un cocotier ayant poussé sur sa tombe. Bathala cueillit alors une noix de coco et en l’observant, il compris qu’il était prêt à créer la vie sur Terre. Ainsi il créa la végétation, les animaux, le premier homme et la première femme, et avec le bois et les feuilles de l’arbre, leur fabriqua une maison. Avec l’eau de la noix, il leur offrit à boire, et avec la chair blanche, à manger. D’eux-mêmes, les êtres humains utiliseront le cocotier pour faire des nattes, des chapeaux, ou des cordes.

Une autre cosmogonie, singulière, existe au Guatemala sur le thème de la création de l’homme à partir d’une plante. Elle raconte qu’à l’origine étaient Hurakan (ou Tepeu) et Gucumatz, Dieux créateurs. Ils peuplèrent la Terre d’animaux et de plantes qui, au lieu de prier et de communiquer, criaient et ne se comprenaient pas entre eux. Alors les Dieux les condamnèrent à être tués et mangés par des hommes, qu’ils firent d’abord en argile. Mais les humains d’argile ne pouvaient pas bouger la tête, ni parler, ils étaient trop mous et s’écroulèrent. Alors des hommes de bois furent créés. Mais ces derniers étaient sans cœur, et sans intelligence. Ils furent donc détruits, mais certains survécurent, et devinrent les singes. Enfin, quatre hommes de maïs furent créés, qui furent si parfaits que les deux Dieux décidèrent même de rendre leur vue moins bonne !

BIBLIOGRAPHIE

Menéndez Élisabeth. « Maïs et divinités du maïs d’après les sources anciennes. » In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 64, 1977.

Katz Esther. « Les fourmis, le maïs et la pluie. In: Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée », 37e année, bulletin n°1,1995.

Jean-Paul BRISSON. « POMONE », Encyclopædia Universalis, URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/pomone/

Jean-loic le Quellec et Bernard Sergent. « Dictionnaire critique de mythologie. »

Françoise GRENAND. « Stratégies de nomination des plantes cultivées dans une société tupi-guarani, les Wayãpi« , IRD-Orléans

Françoise Grenand, Claudie haxaire. « Monographie d’un abattis Wayāpi« 

« Journal d’agriculture et de botanique appliquée« , Année 1977

Thèse de Enrique Carlos Rojas Zolezzi. « Mythes de la création du monde, représentations du gibier et des plantes cultivées et définition de l’ordre social traditionnel chez les Campa Ashnaninka de l’Orient péruvien », CNRS, Anthropologie sociale et ethnologie

Félix Guirand et Joël Schmidt. « Mythes et mythologies », Larousse-Bordas, 1996.

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